Mario Polèse : portrait d’un pionnier, savant, mentor et bâtisseur

Chercheur d’avant-garde

En 2018, l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) conférait le titre de professeur émérite à Mario Polèse. Lors de son allocution lui rendant hommage, le directeur général de l’INRS, Luc-Alain Giraldeau décrivait ainsi cet économiste de formation :

« À la fois pionnier, savant, mentor, gestionnaire et conseiller estimé, il a mené une brillante carrière en recherche et en enseignement pendant 45 ans à l’INRS. Cet économiste de formation a contribué de façon remarquable au progrès des connaissances en sciences régionales et à faire du Centre Urbanisation Culture Société (UCS) une référence internationale en recherche urbaine et régionale ».

Mario Polèse
Le professeur Mario Polèse le 18 octobre 1990 lors du lancement du Groupe interuniversitaire de Montréal – Villes et développement

De nos jours, si vous arpentez les couloirs du Centre UCS, il se peut que vous croisiez le professeur Polèse. Toujours actif, il supervise des étudiants au doctorat et poursuit ses travaux de recherche. Venant tout juste de publier son dernier ouvrage (The Wealth and Poverty of Cities. Why Nations Matter, paru en octobre 2019 chez Oxford University Press), il dit travailler sur une nouvelle publication dont il tait encore la nature.

Le début de cette carrière fructueuse se situe à New York. Pour lui qui ne se voyait pas vraiment étudier en sciences ou en mathématiques, des disciplines comme la sociologie ou les sciences politiques étaient relativement faciles à apprivoiser par des lectures. L’économie, par contre, aurait été plus difficile à maîtriser en autodidacte. Il s’inscrit donc à la City University of New York en sciences économiques et décroche son diplôme en 1966. Il poursuit sa formation à l’Univerity of Pennsylvania où il obtient sa maîtrise puis un doctorat en « City and Regional Planning ». De son propre aveu, cet intérêt pour le « régional » lui vient d’un certain attrait pour la géographie, à preuve les nombreuses reproductions de cartes anciennes qui décorent son bureau. « Je suis un économiste qui se prend pour un géographe ! » lance-t-il à la blague.

Ironiquement, les mathématiques en viennent à prendre une place importante dans ses travaux. « Je ne suis pas statisticien, mais je suis très empirique et j’aime les analyses statistiques », mentionne-t-il. Pour assurer la qualité de ses travaux, il n’hésite pas à collaborer avec des collègues qui excellent en économétrie.

Mario Polèse
Mario Polèse avec des étudiants au Centre INRS-Urbanisation

Il décroche son premier emploi à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal en 1969. Conjointement avec son collègue économiste Pierre Lamonde (1939-2014), il soumet une proposition au gouvernement afin de réaliser une étude d’impact sur l’implantation prévue d’un aéroport à Mirabel. Les autorités se montrent intéressées et suggèrent aux deux jeunes chercheurs de parler de leur projet à Charles E. Beaulieu, le directeur général d’une toute nouvelle institution de recherche, l’INRS. M. Beaulieu leur fait valoir que sa jeune université a pour mandat de créer des centres de recherche et d’établir des liens avec des partenaires dans le milieu. Une heureuse coïncidence, l’Office de planification et de développement du Québec (OPDQ) vient d’être créé et désire s’associer à des chercheurs pour se pencher sur le cas de l’aéroport de Mirabel. « M. Beaulieu nous a fait une offre qu’on ne pouvait refuser ! » confie le professeur Polèse.

Cette étude devient donc l’élément qui lance le nouveau centre de recherche qui devient peu après l’INRS-Urbanisation (créé officiellement le 10 février 1970). Ce sont près de cinquante chercheurs qui réalisent l’étude d’impact. Selon le professeur Polèse, plusieurs d’entre eux deviendront des « piliers du Centre INRS-Urbanisation ».

Le Centre est alors hébergé dans des locaux prêtés par l’OPDQ sur la rue McGill dans le Vieux-Montréal. Aux économistes et géographes comme Lamonde et Polèse viennent se greffer des sociologues de renom comme Gérald Fortin (1919-1997). Tout au long des années 1970, l’OPDQ agît comme réel parrain de l’INRS-Urbanisation, car son président Guy Coulombe désire développer une expertise québécoise en aménagement du territoire et en développement régional et urbain.

Grâce à ce soutien, l’INRS-Urbanisation connaît un réel essor au cours de sa première décennie d’existence. À cette époque, son principal défi consiste plutôt à se faire accepter par les autres institutions universitaires. Dans les milieux scientifiques, les rivalités sont souvent bien réelles. Heureusement, souligne le professeur Polèse, « nos travaux à cette époque sont d’une telle qualité qu’il devient difficile de nous mettre de côté ».

Mario Polèse  1984
Mario Polèse 1984

Pour le professeur Polèse, une des principales contributions de l’INRS-Urbanisation comme organisme de recherche a été de bien conseiller les ministères québécois à propos des politiques à adopter en matière de développement régional et d’aménagement du territoire. De plus, des diplômés de l’INRS-Urbanisation en viendront éventuellement à œuvrer dans ces mêmes ministères. Le professeur Polèse agit souvent comme conseiller auprès des autorités gouvernementales. Avant le référendum de 1980, par exemple, il contribue à une vaste étude sur l’association économique Canada–Québec dans l’éventualité de l’indépendance du Québec.

Un autre axe d’étude, l’immigration, amène aussi les démographes de l’INRS-Urbanisation à offrir des études et des données concrètes au gouvernement afin de le guider dans ses politiques. Le professeur Polèse est également conseiller spécial en immigration auprès du gouvernement du Québec dans les années 1970. Cet axe de recherche, reconnaît-il, est encore des plus pertinents de nos jours.

Dans les années 1980 et 1990, l’accent mis sur le régional fait graduellement place aux études urbaines. Mario Polèse, alors directeur du Centre, œuvre conjointement avec l’Université du Québec à Montréal (UQAM)  pour créer un programme de doctorat en études urbaines, ce qui contribue à consolider le statut universitaire de l’INRS-Urbanisation. À l’époque, l’élection du maire Jean Doré permet aussi de mettre en place une collaboration en études urbaines avec la Ville de Montréal, un partenariat qui dure près de dix ans.

En 1989 commence l’aventure du Groupe interuniversitaire de Montréal – Villes et développement, un centre d’excellence de l’Agence Canadienne de Développement International (ACDI). Ce centre, un des deux seuls au Canada, est dirigé par le professeur Polèse. Il opère depuis l’INRS-Urbanisation et gère jusqu’à sa dissolution en 2004 un budget total de 15 millions de dollars. Une bonne partie de cette somme ira aux étudiants sous forme de bourses et de soutien à la recherche à l’étranger. Ce sont des centaines d’étudiants et d’étudiantes qui œuvrent dans ce programme et qui poursuivent ensuite leur parcours professionnel un peu partout dans les villes, les agences et les ministères.

Les travaux effectués par le Groupe contribuent à faire de l’INRS une ressource reconnue de façon internationale en matière de développement régional. Les liens tissés avec plusieurs partenaires, ici et ailleurs, sont aussi au nombre des impacts positifs de ces travaux : Banque mondiale, l’UNESCO, Développement économique Canada, etc.

Mario Polèse devient titulaire en 2001 de la Chaire de recherche senior du Canada en études urbaines et régionales. « J’ai beaucoup de chance » nous avoue-t-il. De 2001 à 2015, cette chaire lui permet de travailler dans des champs d’intérêt qu’il affectionne et de subventionner les travaux de plusieurs étudiants. Ces travaux permettent d’ajouter une quantité de données au très impressionnant corpus scientifique produit par le professeur Polèse depuis ses débuts à l’INRS en 1970 .

Avec le recul, le professeur Polèse estime que le champ de recherche dans lequel il a œuvré s’est extrêmement diversifié depuis le début de sa carrière à l’INRS. À la fin des années 1960, la géographie économique en était à ses balbutiements au Québec. Aujourd’hui, ce champ d’études inclut notamment l’environnement, l’écologie et l’urbanisme. C’est aussi ce qui est arrivé au Centre UCS, où les chercheurs œuvrent dans des domaines très variés.

Lorsqu’il a été nommé professeur émérite, Mario Polèse a souligné le caractère singulier de l’INRS, caractère sans lequel il aurait été impossible de réaliser toutes ses recherches. Quand on lui demande en quoi se résume ce « caractère singulier », il répond « c’est simple : c’est la place réservée à la recherche, les ressources consacrées à nos travaux et la liberté laissée aux professeurs ! »

* Un corpus qui contient un nombre impressionnant de publications, dont plusieurs sont devenues des références en la matière, comme Économie urbaine et régionale. Introduction à la géographie économique.